GRAHAM WATSON ARCHIVE

Greg Lemond

Nous sommes à Los Angeles, les conditions sont idéales, le soleil brille, les palmiers se balancent au gré du vent. Nous ressentons l’étrange sentiment d’évoluer dans une série télé… L’escorte se fait en Tesla coupé, dont le tableau de bord tactile de 17 pouces nous informe de l’état du trafic. D’un coup d’index notre chauffeur opère comme DJ puis, quelques accélérations silencieuses plus tard, nous arrivons à destination.
Le Red Studio se dresse devant ses hôtes et porte les couleurs de la célèbre marque américaine de lunettes, Oakley. Nous voici au beau milieu d’un parterre d’invités connus et d’athlètes de la marque. Shaun White est parmi nous, et s’adonne à de nombreux selfies. Nous serons les témoins d’une projection à couper le souffle, et du discours « à la cool » de Colin Baden, successeur du célèbre et visionnaire fondateur de la marque Jim Jannard. Le discours et la mise en scène illustrent les trois piliers de la marque : « amélioration de la vision, eyewear électronique et custom » ainsi que le lancement d’une campagne mondiale sur les ambitions d’Oakley intitulée « Disruptive by design ».
Soudain les nombreux responsables presse nous informent que nos rendez-vous sont prêts. Pas une seconde à perdre, je me prépare pour ma première rencontre avec Monsieur Greg LeMond.

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Rencontre avec un personnage emblématique du cyclisme moderne dont les interventions ne passent jamais inaperçues, et dont la vision est juste. Son palmarès, ses équipes et ses célèbres coéquipiers, son histoire et ses images d’archives avec ses lunettes avant-gardistes « Eye Shades » nous replongent dans des années d’exception et de changement. Le voyant justement lunettes à la main, j’étais assez tenté d’avoir savoir plus.

Avant de créer votre société de cycles Greg Lemond, vous avez remporté de nombreux succès et travaillé avec des sponsors importants. Est-ce que ces expériences vous ont été utiles pour monter ton affaire ?
Oui, nous sponsorisons des équipes mais je suis tout juste en train de monter la société, et nous sommes encore en train de développer nos produits. Je trouve formidable la manière dont les athlètes qui sont sponsorisés par Oakley apportent leur contribution à la marque en expliquant ce qu’ils attendent en termes de performance, c’est très utile. La plupart des gens sont contents de ce qu’ils ont. Moi, j’étais très exigeant et je voulais que tout soit parfait.

Quelle est l’histoire des Eye Shades ?
C’était parfaitement logique. A l’époque je me suis dit : « Mais comment est-ce que personne n’y a pensé avant? » Jim s’est inspiré directement de ses lunettes de protection. Et bien sûr, je suis moi-même quelqu’un de très polarisé (rire). Je n’avais pas d’idées préconçues et quand Jim Jannard m’a  montré les lunettes, ça paraissait très logique. Elles étaient absolument fonctionnelles, et elles n’étaient pas faites pour rapporter de l’argent. Quand j’ai débuté dans le cyclisme, les gens ne voulaient pas porter de lunettes. Tout le monde se moquait de moi ! Je participais au Tour de France, je portais les lunettes que j’avais aidé à concevoir, et à la télévision les commentateurs et les coureurs se moquaient ouvertement de moi. Et un an plus tard, tout le monde portait les mêmes. Plus tard, il a suffi d’une blessure à la tête et tout le monde s’est mis à porter un casque. Les coureurs avaient le choix entre une paire d’Eye Shades, ou bien des Ray Bans qui risquaient de se briser en éclats ou de leur casser le nez. C’est fou de voir la rapidité avec laquelle les coureurs se sont adaptés.

Est-ce que ce sont vos lunettes Oakley préférées ?
Elles sont toutes bonnes, mais les Eye Shades sont mes préférées.

Est-ce que vous êtes intervenu dans leur conception ?
Oakley m’ont contacté en 1984 avec leur concept. Ils avaient déjà produit un prototype. Jim et toute l’équipe venaient du monde de la moto, mais ils pensaient que le cyclisme serait un sport adapté pour ce type de lunettes.

15/3/86 Milan-San Remo

Comment les lunettes ont-elles évolué entre l’époque où vous étiez professionnel et aujourd’hui?
Aujourd’hui, les lunettes de soleil sont plus légères. Elles ont des verres polarisés, l’optique est meilleure. Jim a toujours été un précurseur, et Oakley a toujours été à la pointe. Ses produits ont inspiré beaucoup d’autres marques qui se sont mises à utiliser les mêmes formes et la même technologie, il y a une raison à cela.

Est-ce que vous étiez conscient de l’influence que tu avais sur le marché américain lorsque vous couriez en Europe ? Vous étiez comme un roi ! Est-ce que vous vous en rendiez compte ?
Hé bien non, pas vraiment. Le moment où j’ai été le plus fier de moi, c’était en Hollande il y a deux ans. Un ancien entraîneur à moi, Bill Humphreys, a écrit un livre sur le cyclisme qui s’appelle The Jersey Project, et qui parle de maillots de cyclisme. Il a organisé une soirée caritative au cours de laquelle la femme d’un cycliste professionnel est venue me voir, m’a embrassé et m’a pris dans ses bras. Elle m’a dit : « Merci d’avoir permis aux femmes de venir voir les courses. »

A l’époque, les femmes étaient considérées comme mauvaises dans les courses. Vous ne pouviez pas avoir de rapports sexuels moins d’une semaine ou deux avant la course… J’étais étranger et j’avais besoin de contacts avec ma femme. Elle venait aux courses et je ne me rendais pas compte que ça posait problème, c’était en 1981. En 1986, un coureur d’une autre équipe a fait venir sa femme. Il m’a demandé si j’étais d’accord mais Hennie Kuiper est arrivé et lui a dit : « Ta femme va partir d’ici tout de suite ! ». Il était hors de lui : « Si jamais ta femme revient, tu es viré de l’équipe ! ». Et le lendemain, le coureur a gagné l’étape et Hennie lui a dit : « Ta femme, fais-la venir quand tu veux ! ».

Aujourd’hui, quand vous regardez en arrière, quel souvenir gardez-vous des courses, d’histoires comme celle où Gilbert est venu vous secourir pendant le Tour de France de 1990 ?
Vous savez, je ne me souviens même comment ça fait de participer à une course. Je ne peux pas m’imaginer quelle impression ça peut bien faire d’avoir toute une équipe qui te soutient pendant le Tour de France. En 1990, avec « Z », j’avais toute une équipe avec moi et je n’aurais jamais gagné le Tour si Gilbert n’avait pas été là pour moi.
Je suis aussi très fier de mon premier Tour avec Hinault en 1986. Il était venu chez moi dans le Nevada quand il avait dix-neuf ans, et il traitait les coureurs avec beaucoup de respect. Je suis très fier d’avoir remporté une victoire devant un coureur aussi talentueux que lui. Ce Tour a été mon plus beau.

A l’époque Bernard Tapie avait dans l’idée de vous mettre tous les deux dans la même équipe, c’est bien ça ?
C’était logique, nous venions tous de la même équipe. Le meilleur c’était Fignon, Hinault était second et moi troisième. Tapie était un dirigeant très dynamique, il était très fort pour monter une tactique pour toute l’équipe.

Est-ce que la compétition vous manque ?
Ça m’a manqué pendant un an. Tu connais la chanson dans le film Rocky, « Eye of the Tiger » ? Moi j’ai eu l’œil du tigre pendant dix ans. Mais enfin quand on ne s’entraîne pas, et que l’on ne se maintient pas en forme entre les courses, forcément …

Quel genre de régime suiviez-vous ?
Pour obtenir de bons résultats, il faut garder un œil critique et choisir seulement ce qui est bon pour toi. La science a créé des produits qui peuvent t’aider à être plus en forme, mais je me suis très bien adapté. Avec l’effort et les vitamines que tu prends, tu manges beaucoup. Et dans ces moments là, c’est important de bien manger. Pendant le Tour, le corps a besoin de calories, de protéines, de graisses et de sucre. Le plus important, c’est de suivre un régime une fois que la course est finie.

Aujourd’hui, vous faites régulièrement du vélo. Est-ce que vous pratiquez d’autres formes de cyclisme ?
Je ne suis pas un puriste du cyclisme sur route. Je me suis fait construire mon premier VTT en 1981 par Ron Miller, dont la famille avait un shop de VTT. Plus tard, en 1988, j’ai produit un VTT qui s’appelait « le Monstre ». Je pratique le VTT et aussi le cross.

En comparaison avec l’époque où vous étiez un sportif professionnel, comment pensez-vous que les courses ont évolué ?
Il y a eu d’énormes changements. Le Tour de France est beaucoup mieux organisé maintenant, et il a beaucoup plus de succès. Les médias et le nombre de gens qui s’intéressent au cyclisme pro. Les courses et les technologies se sont développées sans arrêt. Pour ce qui est des points fondamentaux, les coureurs fonctionnent toujours en équipes.

VERSAILLES/PARIS

 

Que pensez-vous de la technologie des vélos d’aujourd’hui ?
C’est moins impressionnant que je ne l’aurais imaginé. Quand j’étais plus jeune, je pensais que les technologies d’aujourd’hui seraient beaucoup plus spectaculaires. Le grand saut en termes de technologie a eu lieu dans les années 1990. Ensuite, à cause des règlements, tout s’est un peu tassé. L’UCI fixe une limite au poids des vélos… Ce qui est ridicule, parce que pour un coureur qui pèse 50 kilos ou 70 kilos, le pourcentage de poids qu’il doit porter est énorme. Les coureurs plus légers se font des blessures à cause de cela. C’est quelque chose qui doit changer. Le poids du vélo comparé au poids du coureur.
Ca ne m’intéresse pas de savoir si j’ai le vélo est en acier ou en fibre de carbone. En termes de performance et tout simplement de curiosité, ça va être passionnant dans les années qui viennent de voir arriver des données sur les vélos. Ca sera particulièrement intéressant de savoir combien d’options peuvent être utilisées, parce que le vélo est un système mécanique, indépendamment de l’aérodynamique.
J’utilise un capteur de puissance sur mon pédalier depuis 1993. Je suis passionné de technologie.

En regardant l’évolution du cyclisme, que pensez-vous de l’utilisation du pignon fixe ?
Je possède moi-même un fixie ! Un Fillmore produit par ma société. Il est simple, la mécanique demande peu d’entretien et il est fonctionnel. Quand tu es coursier à vélo, tu n’as pas envie de te casser la tête avec des problèmes techniques.

Quelle est votre plus grande préoccupation en ce qui concerne les vélos ?
Je suis un cycliste. Quelle que soit le type de vélo que l’on utilise, ça ne peut que faire du bien. J’aime l’aspect mise en forme du vélo, mais aussi son caractère pratique. La sécurité est très importante pour moi en ce moment, mais indépendamment de cela, le vélo est aussi tellement fonctionnel et pratique d’utilisation ! C’est un véhicule formidable : ça reste l’un des moyens de transports les plus efficaces au monde, et les gens continuent à adorer le vélo. Il y a du bon et du mauvais, c’est là que réside toute la beauté du cyclisme.

Quelle rencontre sympathique, quel moment. Trop court malheureusement : il me reste tellement de questions en tête.

Quelques informations supplémentaires « off record » personnelles et professionnelles ont été abordées, et parsemées dans ses réponses.

Je n’ai pas souhaité évoquer des sujets contrariants, influencé par la pure fascination de ce vécu hors du commun et les conséquences de l’implication, d’un homme humble et bon vivant.  « It’s time now, thank you ! » Sous le charme nous étions, nous, petite poignée de jeunes journalistes absorbés par ses dires, et sous le charme nous resterons. En espérant cher lecteur que le sentiment d’avoir été présent vous a traversé l’esprit.

Texte et Photo : Marc Sich

Crédit Photo : Greg Lemond / CyclingNews

Publié dans Steel 08