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House Industries

Co-fondateur de la prestigieuse fonderie américaine House industries, Rich Roat aime la typographie et le vélo. Il n’en fallait pas plus pour s’intéresser au personnage. Rencontre autour de ses deux passions à l’occasion du lancement de la nouvelle police Vélo Sérif et de la collaboration fructueuse entre House industries et Richard Sachs.

Votre logotype montre un font ainsi qu’une usine. Il illustre votre nom, mais aussi une approche spécifique de la typographie ?

Ce logo a une drôle d’histoire. L’image de l’usine était sur une page d’images à découper que nous avons empruntée à l’un de nos imprimeurs près de chez nous. L’usine était juste à côté d’une image de maison, alors nous avons appelé notre nouvelle agence de typographie House Industries.

House industries fut fondé en 1993 qu’est ce qui vous a amené à ouvrir une fonderie à cette époque ?

Partout où cela était possible, nous voulions intégrer des lettrages illustrés dans nos projets de design commercial. C’est comme ça que nous nous sommes dit que nous devrions essayer de faire en sorte que ces lettres nous rapportent de l’argent plus qu’une seule fois.

Vous produisez des fontes éclectiques, souvent de titrage, marquées et inscrites dans la culture américaine, De Charles Ray Eames à Jim Phillips. En quoi cette esthétique vous parle ?

Nous sommes des enfants des années soixante-dix et quatre-vingt : nous avons toujours eu sous les yeux de très beaux lettrages illustrés, depuis les autocollants de skate jusqu’aux logos des groupes de hard rock FM. En grandissant, notre intérêt pour cette forme d’art s’est lui aussi développé. En même temps, nous avons commencé à mûrir un peu dans nos goûts, et aussi à réfléchir aux lieux où nous vivons et où nous travaillons : c’est comme cela que notre sens du design a lui aussi mûri. Mais nous n’avons jamais cessé d’aimer les lettrages illustrés, et nous essayons de les intégrer dans tout ce que nous faisons.

La notion d’artisanat, de dessin de lettre à la main est importante dans votre process de fabrication ? On vous sent fortement empreint de cette culture du dessin, du regard.

Absolument. Même dans des typographies un peu plus conventionnelles comme la Neutraface ou la Velo, on peut reconnaître un sens de l’illustration très subtil qui se heurte parfois un peu aux conventions typographiques. Les courbes du S de la Neutraface ou les coupures dans la Yorklyn Stencil font partie d’un système typographique, mais elles fonctionnent à partir d’astuces visuelles qui sont profondément ancrées dans la pratique du lettrage.

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Une partie de votre travail/production est en lien direct avec le travail mené par Alexander Girard pour Herman Miller au milieu du siècle dernier. Ce travail de transmission voire de prolongement du travail de vos prédécesseurs est nécessaire pour vous ?

Girard était un graphiste très prolifique, dont les travaux ont été très bien conservés grâce à la prévoyance de sa femme Vitra et d’Herman Miller. La famille nous a donné un accès illimité à tous ces travaux. Cela nous a permis pendant un an de nous offrir un voyage parmi certains des meilleurs graphismes du 20e siècles, ce qui a été une grande inspiration. Pour nous, le travail qui en est ressorti rend hommage à cet héritage, tout le rattachant à l’actualité et à l’avenir.

Ce qui est particulièrement intéressant c’est que votre travail, comme celui de Girard, touche autant à la typographie, au textile, au design graphique, à l’illustration, aux objets. Les passerelles se font naturellement / facilement ?

Ce n’est ni facile, ni naturel, mais nous pensons qu’il est nécessaire de continuer à faire avancer notre agence. C’est aussi une question pratique. Comme nous avons choisi de ne pas faire de publicité, les objets en trois dimensions sont devenus notre « programme marketing », en attirant l’attention sur notre collection de typographies.

Votre travail semble avoir une forte approche avec le cyclisme. Pourriez-vous nous expliquer ce que le vélo, et le cyclisme en général, représente pour vous ? A-t-il toujours été présent ? Que vous inspire-t-il ?

J’ai toujours eu un intérêt personnel pour le cyclisme. Quand j’étais jeune, j’habitais au fin fond d’une banlieue rurale : avoir un vélo, c’était dans la pratique avoir accès à l’indépendance à laquelle aspirent tous les enfants. Mon père m’a acheté un Schwinn Collegiate à cinq vitesses : je lui ai tout de suite bricolé un cintre de route, et j’ai déplacé le changement de vitesse sur le bas du cadre pour ressembler aux cyclistes que je voyais sur l’émission Wide World of Sports. A partir de là, je suis devenu complètement accro.

Êtes-vous pratiquant également ? Quel type de cyclisme pratiquez-vous ?

Il faut déjà que je vous parle des gens qui travaillent dans notre atelier : la plupart d’entre eux ne s’intéressent absolument pas au cyclisme. Je pense que c’est cela qui a permis à la collection Richard Sachs, et plus tard à la Vélo, d’être si séduisantes visuellement. Parce qu’ils n’apportaient pas dans ces projets tout le bagage visuel que je peux avoir moi.

J’ai toujours fait du vélo pour mes loisirs et pour aller au travail. Vers la fin des années 80 je me suis essayé au triathlon, à l’époque où les courses Bud Light étaient l’endroit idéal pour boire de la bière et manger les pierogies Mrs. T à l’œil (NDLT : marque de ravioli polonais qui sponsorise des événements de cyclisme aux USA). Je n’ai jamais porté un de ces maillots bizarres de triathlon, et j’ai toujours couru sur mon vieux Bob Jackson, mais sur mon guidon Cinelli j’ai toujours la trace de mes aero bars Profile. Ces moments n’ont pas été particulièrement glorieux pour moi.

Le vélo deviendrait-il support d’expression et un bon medium pour projets divers ?

Les choses que l’on trouve intéressantes et qui nous inspirent fournissent toujours le meilleur support d’expression. House Industries a toujours eu pour principe de faire entrer nos centres d’intérêt dans l’atelier, et ensuite d’essayer de créer un projet commercial autour de ces intérêts. Cela a toujours été le cas, depuis les typos Rat Fink jusqu’à la Eames Century Modern ou la Velo. Le support devient simplement ce que l’on en fait – qu’il s’agisse de typographie numérique, de blocs de lettres en bois, de poterie glacée au sel, de pignons en aluminium fabriqués en usine ou de cadres de vélo en acier.

 

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Vous semblez aller plus loin encore en projetant de fabriquer votre propre série de cadres en acier. Comment cela se fait-il ?

Depuis dix ans, nous travaillions sur une collection de typographies à laquelle nous avions donné en interne le nom « House Air ». Vers la fin de 2013, nous avons décidé de finaliser la série mais le nom « Air » était déjà pris. Nous avons fait un brainstorm pour trouver un nom court et percutant qui fonctionne pour une famille typographique, et c’est ainsi que le nom Velo nous est venu. Après cela, les choses se sont un peu emballées.

Fabriqués en acier avec manchons et un choix de couleur élégantes. Quel type de vélo allez vous lancer ?
Nous remarquons aussi les pattes de freins et support pour v-brakes ou pour Cantilever. Peut-on imaginer de voir des vélos de randonnées ou de cyclocross ?

Comme c’était moi qui avais le plus d’expérience du cyclisme à l’atelier, j’ai commencé par imaginer un vélo que je prendrais pour aller travailler tous les matins, pour faire des rides en club le week-end, pour faire des balades ou des courses dans toute l’Europe. Je ne fais pas de courses, donc la plateforme est faite pour le confort plus que pour la vitesse, avec une géométrie assez détendue et un pédalier assez bas. J’aime l’acier et je n’en sais pas assez sur le carbone, l’aluminium ou le titanium pour choisir un de ces matériaux comme la base du vélo. Pour ce qui est des composants, j’ai essayé de faire faire des pièces qui soient durables, avec un minimum d’entretien et un maximum de redondance. En alternant entre mon Campy à 10 vitesses et mon Bob Jackson Dura-Ace à 7 vitesses, je me suis rendu compte que cela ne me dérangeait pas spécialement d’aller chercher mon changement de vitesse vers le bas. Je vois les avantages mécaniques des boîtiers de pédalier externes et des BB30, mais Phil Wood fabrique un pédalier « bulletproof » qui sans aucun doute me durera toute la vie et qui nous permet d’utiliser le pédalier Carmina de TA, qui est très polyvalent. Les mâchoires de freins « Racer » de Paul sont tout simplement belles et pratiques. Les gens de chez Paul ont eu la gentillesse de nous en faire une version personnalisée pour nous permette d’imprimer dessus le motif à damier. Les roues sont des Mavic Open Pros assemblées par un vieil ami à moi, un mécanicien du coin, qui a le don pour fabriquer des roues qui resteront droites pendant une vingtaine d’années. Je le sais, parce que c’est lui qui m’a construit plusieurs de mes sets. Pour les pneus, c’est plus difficile parce que chez les fabricants, c’est à celui qui arrive à imprimer le plus gros logo sur leurs pneus. J’ai essayé avec des Grands Bois 28 (faits par Panaracer) et j’ai tout de suite été séduit par leur qualité, donc c’est le pneu que nous utilisons.

A ce sujet, pourriez-vous nous en dire plus sur cet exercice de style et nous expliquer votre choix typographique ?

C’est l’inverse. Le projet a été choisi en fonction de la typo.

Vous avez dessiné la Neutraface avec Christian Schwartz en référence au travail de Richard Neutra, cette fonte est différente du reste de votre production par son caractère institutionnel. 

Nous connaissons Christian depuis longtemps, et il comprend notre travail particulièrement bien. Nous avons une approche naïve de la typographie : selon nous, il s’agit d’un ensemble de glyphes illustrés. Christian a un talent pour regarder ces séries de glyphes illustrés, et pour en faire un système typographique. Quand nous avons commencé à parler de la Neutraface, nous voulions seulement la vendre comme une typo pour l’affichage et les titres, mais Christian a pris notre idée et en a fait une famille à la fois élégante et utilisable.

Cette font est d’ores et déjà un «classique» : qu’est ce que cela a changé pour House Industries ? 

La Neutraface a été et reste aujourd’hui pour nous une formidable leçon en ce qui concerne la commercialisation des typographies : un facteur que nous perdons trop souvent de vue, occupés que nous sommes à poursuivre nos projets les plus ésotériques.

Wyatt Mitchell vous a commandé une «custom version» de la Neutraface et aussi de redessiner la typeface Irvin pour le Newyorker, pouvez vous nous parler de ce travail ?

Depuis quelques années, Wyatt avait commencé à intégrer petit à petit la Neutraface dans la mise en page du New Yorker, pour éviter de bouleverser les habitudes de ses lecteurs les plus perspicaces. Le projet de redesign a consisté pour nous à bricoler la Neutraface N°2, afin de régler quelques problèmes stylistiques et d’améliorer la lisibilité des petits caractères. La Irvin nous a donné plus de travail, puisque Wyatt voulait l’utiliser plus largement dans ses pages. Nous avons redessiné des versions optimisées pour trois tailles différentes, et créé toutes sortes de ligatures automatiques. Jouer avec la Irvin, c’est jouer avec une véritable icône américaine… Mais Wyatt ne s’est pas fait renvoyer, donc je pense que nous avons fait au mieux pour le New Yorker et pour ses lecteurs.

De beaux projets qui illustrent une confiance absolue de la part de personnalités, vous confiant leur font. Peut-on imaginer la même chose avec vos vélos ?

Le bon design, c’est surtout une question de contact humain, de respect mutuel et de confiance. C’est ce qui s’est passé avec Richard Sachs.

Vous avez récemment collaboré avec Richard Sachs ? Comment cela est-il arrivé ?

J’ai rencontré Richard à une petite course cycliste il y a quelques années. Depuis, nous avons continué à dialoguer, ce qui fait qu’au bout du compte, il nous a demandé de refaire complètement le programme graphique pour ses vélos. Nous lui avons demandé si nous pouvions travailler sur l’équipe de cyclocross et essayer de demander à tous les sponsors de s’aligner, et il nous a laissé carte blanche.

Quelles ont été vos sources d’inspirations et votre approche pour cette commande ?

Notre source d’inspiration pour ce projet a été – et reste encore aujourd’hui – la personnalité de Sachs lui-même. Il se conduit avec la plus grande intégrité, tout en créant des vélos qui sont parmi les plus belles œuvres d’art roulantes au monde. Notre approche a été d’intégrer sa personnalité dans le plus possible d’éléments du programme.

 © Crédit Photo : House Industries 

Texte : Sébastien Paquereau. Publié dans Steel 09