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Entrevue avec François Pervis

Entrevue avec François Pervis, l’électron libre de la piste

 

A bientôt 30 ans, le pistard français connait déjà tout des émotions que procure le sport de (très) haut niveau : les médailles et les honneurs, mais aussi les désillusions et les échecs. Le plus cuisants d’entre eux ? Une non-sélection pour les jeux Olympiques de Londres en 2012 sur des critères pour le moins obscurs. Beaucoup ne s’en seraient jamais relevés. Pas lui. Au contraire, « chaque claque est comme un défi qu’il faut surmonter », nous explique-t-il. Une manière presque salvatrice d’appréhender son destin puisqu’en février dernier, il entra dans l’Histoire de son sport en décrochant trois titres individuels lors des Mondiaux de Cali (keirin, kilomètres, vitesse). Inédit. Avant de s’envoler vers le Japon pour y disputer la saison de keirin, le nouveau roi de la vitesse a pris le temps de répondre à nos questions. Un entretien à son image, sincère et sans calcul. 

Texte – Thomas Héteau

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SM Dans quel état d’esprit étais-tu avant ton départ pour ces Championnats du monde ? Pensais-tu réaliser une telle performance ?

FP J’y allais pour gagner trois médailles d’or, c’est ce que j’avais annoncé. Cela pouvait paraître un peu prétentieux de ma part car personne dans l’Histoire de la piste n’avait réussi ce triplé, mais j’y croyais vraiment. Avec un peu plus de fraîcheur physique, j’aurais même pu le faire l’année dernière aux Championnats du monde. Mais bizarrement, je ne réalise pas vraiment. Je suis encore dans l’euphorie de la performance, les sollicitations médiatiques… C’est incroyable, mon téléphone n’arrête pas de sonner !

 

SM Est-ce une forme de revanche après avoir été écarté de la sélection olympique en 2012 ?

FP Si je fais du vélo et de la compétition, c’est avant tout pour moi, pour me faire plaisir. Mais je n’exclus pas une ‘petite’ revanche sur le sélectionneur national qui ne m’a pas retenu pour Londres alors que j’avais rempli tous les critères, ce qui n’était pas le cas de celui qui a pris ma place (Mickaël Bourgain, ndlr). Tout le monde me voyait partir aux Jeux, mon entraîneur, mes coéquipiers… Mais le sélectionneur en a décidé autrement prétextant que je n’étais pas assez solide mentalement. J’avais pourtant prouvé le contraire en remportant une médaille à chaque Championnat du monde depuis 2006 et en gagnant des Coupes du monde l’hiver précédent. Sans oublier ma première participation aux JO à 19 ans seulement, à Athènes en 2004. J’étais capable de répondre présent le jour J. Donc forcément, cela a été une décision très difficile à accepter.

 

SM D’autant qu’il a fallu assumer ton rôle de remplaçant en accompagnant tes coéquipiers à Londres…

FP J’ai vécu les jeux Olympiques de l’intérieur sans pouvoir mettre le dossard sur le dos et m’exprimer sur la piste. Cela a été très dur. Quand je regarde les résultats des épreuves individuelles, j’avais largement ma place sur le podium olympique. Je me suis pris un claque. En finale de la vitesse par équipe, la France s’est inclinée face à la Grande-Bretagne. Et je n’ai rien pu faire. Face à eux, nous sommes passés pour des cadets ! Je me suis senti personnellement humilié.

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SM Justement, comment se relève-t-on d’un tel échec ?

FP Je suis un passionné. Chaque claque est comme un défi qu’il faut surmonter. Je n’ai jamais baissé les bras, je n’ai jamais eu envie d’abandonner. Je me suis toujours dit qu’un jour, j’y arriverai. Que j’étais encore jeune, qu’il fallait y croire et continuer à travailler. Voilà comment j’ai réussi à me remobiliser. J’ai su me remettre en question pour continuer à avancer.

Juste après les Jeux, je suis parti au Japon pour prendre part à la saison de keirin. Ce départ était prévu depuis longtemps mais j’étais bien content de pouvoir me couper un peu du monde et de me retrouver face à moi-même. C’est à ce moment-là que j’ai commencé le processus de ma reconstruction mentale. J’ai énormément travaillé sur moi, sur ce pourquoi je n’avais pas été sélectionné. J’ai pris confiance.

 

SM Tu retournes d’ailleurs au Japon cette année jusqu’au mois d’août. Pourquoi ces séjours au pays du keirin sont-ils si importants pour toi ?

FP Tout est très difficile là-bas. Les courses se disputent sur des pistes découvertes en béton de 400 ou 500 mètres. Tu sens le vent lors des sprints, certaines courses se font sous la pluie… Nous courons sur des vélos en acier avec des roues à rayons qui n’ont pas le même rendement que nos traditionnels vélos en carbone. Ce sont de vrais chewing-gums ! Physiquement, c’est éprouvant. Le règlement autorise de venir percuter ton adversaire pendant la course, sans le faire tomber. On court même avec une armure sur le haut du corps. C’est la guerre ! Les coureurs japonais ont aussi des rituels qui peuvent effrayer : ils prient, jettent du sel, crient très fort. Avant une course, je sais que je vais passer un sale quart d’heure. Tout cela m’apporte de l’assurance, aussi bien physique que mentale. Lorsque je reviens sur des compétitions internationales avec des pistes en bois de 250 mètres, couvertes, chauffées, et avec un vélo en carbone, je me sens voler. Je suis libéré, confiant, serein.

 

SM Pourquoi tes adversaires ne font-ils pas comme toi ?

FP Cela fonctionne uniquement sur invitation. Il faut se faire repérer par les responsables du keirin japonais lors des compétitions internationales. Cette année, nous sommes six coureurs étrangers invités à disputer la saison : je vais retrouver l’Australien Shane Perkins (champion du monde de keirin en 2011), l’Allemand Stefan Bötticher (champion du monde de vitesse individuelle en 2013), le Russe Denis Dmitriev (vice-champion du monde de vitesse individuelle en 2013), l’Ukrainien Andreï Vinokourov et le Néo-Zélandais Simon Van Velthooven (3e des jeux Olympiques de Londres en keirin).

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SM A l’inverse, les coureurs japonais sont-ils reconnus sur la scène internationale ?

FP Ils sont présents sur le circuit mais on ne les retrouve jamais sur les podiums. Leurs techniques d’entraînement sont encore très ‘old school’, ils ont 20 ans de retard sur nous, vraiment ! Ils sont aussi moins forts que nous physiquement. Nos pistes étant plus courtes (250 mètres), les sprints sont lancés tardivement par rapport à ce qui se fait au Japon. Ça va trop vite pour eux qui sont habitués à lancer des sprints à 800 mètres. Ils sont résistants mais manquent d’explosivité. En revanche chez eux, ils sont imbattables.

 

SM Comment s’organise ton quotidien pendant cette période à leurs côtés ?

FP Je débute par une semaine à l’Ecole de keirin, située à Shuzenji au Sud de Tokyo. Même si je connais parfaitement le fonctionnement de la discipline, c’est une obligation du système japonais pour s’assurer que nous maîtrisons les règles d’usage en compétition et hors des courses (monter et démonter son vélo d’une certaine manière et dans un temps imparti par exemple). Ensuite, les courses ont lieu toutes les deux semaines et se déroulent sur trois jours avec un sprint par jour : qualifications, demi-finale, finale. Avant chaque sprint, nous donnons une conférence de presse pour informer les parieurs et les bookmakers. J’annonce alors mon braquet, ma tactique de course, ma condition physique… C’est très particulier.

 

SM Tu es donc au courant des statistiques de tes adversaires ?

FP Exactement. Il existe en fait trois types de coureurs qui choisissent leur tactique en fonction de leurs qualités physiques : le Senko, un sprinteur long qui prend la tête de très loin, le Makuri qui reste dans la roue du Senko pour faire son effort à l’entrée du dernier virage à 200 mètres de la ligne d’arrivée, et enfin le Oikomi, celui qui donne des coups et se faufile dans les petits espaces pour lancer son sprint dans la dernière ligne droite. Généralement, c’est lui qui tombe le plus. Mais même en connaissant tous ces paramètres de course, cela reste très difficile. A la fin de la saison, une grande finale réunit les 9 meilleurs coureurs classés selon leur prize money qui se rencontrent sur un seul et unique sprint. Le vainqueur remporte environ un million d’euros. Malheureusement, cette finale n’est pas ouverte aux étrangers, nous ne pouvons faire que les petites courses.

 

SM Parles-nous de tes vélos, spécifiques pour cette saison de keirin…

FP Je suis amoureux de mes vélos, j’ai tellement hâte de les retrouver ! Contrairement à ce que j’ai pour ma saison classique, il s’agit là d’un vélo sur-mesure, taillé à mes cotes. Seule obligation, qu’il soit fabriqué par un constructeur japonais, mais sinon je fais ce que je veux en termes de décoration, de peinture… Et je me suis fait plaisir : des tubes oversize et un peu sloping, un bleu pétant, des raccords blancs, des paillettes argentées, un petit drapeau bleu/blanc/rouge sous la selle avec mon nom et prénom écrit en français, et de l’autre côté un drapeau japonais avec mon nom en japonais. J’ai un deuxième vélo en cas de chute, entièrement chrome avec des reflets violet. Tous les coureurs ont plus ou moins les mêmes vélos, et choisissent des aciers de qualités différentes (Reynolds, Colombus, Tange…). Mais les Japonais ont des croyances un peu particulières. Ils préfèrent rouler avec des vélos souples en acier parce que selon eux les vélos trop rigides en carbone leur feraient mal aux jambes. C’est incroyable de penser ça ! Pour nous c’est justement l’inverse : la force que tu donnes sur la pédale est bien mieux retransmise avec un vélo rigide.

 

SM En tant que pistard, et donc spécialiste du pignon fixe, quel regard portes-tu sur l’engouement autour du fixie urbain ?

FP Même si dans mon quotidien je ne me déplace pas en fixe, je trouve ça incroyable. Quand je vois le développement de la pratique, tout ce qu’on trouve sur Internet, les réseaux, les compétitions qui se créent… Récemment, j’ai même vu un cycliste avec une roue pleine sur la route ! C’est vraiment génial. Quelque part, nous appartenons au même monde, même s’il y a d’un côté le pignon fixe version performance sportive et de l’autre le fixie urbain, lifestyle. J’aime ce genre d’échange entre les deux univers. Pour nous, pistards, c’est une nouvelle façon d’utiliser notre moyen de locomotion. Nous envisageons différemment le fixe. Cela me donne même quelques idées puisqu’après ma carrière, j’aimerais créer un marché autour du fixe : pourquoi pas jouer les intermédiaires entre les consommateurs français souhaitant passer commande à des fabricants japonais ? J’ai tous les contacts.

 

SM As-tu déjà entendu parler des courses de fixie sous forme de criterium, une des dernières tendances ?

FP Je les ai découvertes il y a peu de temps. Ce sont des courses sur route, rapides, spectaculaires et techniques… Et sans freins ! Même moi je ne sais pas si j’aurais le culot de prendre le départ d’une telle course !

 

SM Revenons sur la piste. Après avoir tout raflé aux Championnats du monde, on imagine que tu n’as plus que les Jeux de Rio en tête ?

FP J’y pense de plus en plus. C’est la prochaine étape. En attendant, je veux confirmer mon statut, être toujours le meilleur pour arriver aux Jeux en pleine confiance. Et pourquoi pas y décrocher trois médailles (rire) ? Cela peut paraître prétentieux mais je n’ai pas envie de mettre des limites.